LETTRES KAZAKHES

Karaganda ou le bout du monde, version kazakhe

Une chanson russe le dit bien : »А это где? В Караганде / А это где? Незнамо где. » [Et c’est où? A Karaganda. Et c’est où? Dieu sait où.] Sur la carte, Karaganda – Қарағанды en kazakh – est une ville au coeur de la steppe, au centre du pays. C’est aussi le lieu d’une rencontre inattendue entre d’une part, deux Français, Guillaume Reynard, dessinateur et Jean-Claude Taki, réalisateur et écrivain, et un paysage urbain post-soviétique lunaire qui sert de cadre à un récit où défilent les fantômes du passé, les rêves d’Occident et le quotidien de plusieurs femmes.

Ce livre crée la surprise dès les premières pages : conçu comme un recueil de lettres écrites par plusieurs femmes de Karaganda à Guillaume, un Français qui a fait un bref passage dans la ville, il combine le texte avec des illustrations à l’encre noire dépouillées qui ancrent le récit dans un quotidien profondément post-soviétique. Les images évoquent des intérieurs d’appartements et des barres d’immeubles  qu’on retrouve encore de Prague à Oulan-Bator. A travers ce mélange réussi de texte et d’images, on découvre trois thèmes majeurs: le départ et le poids de la distance ; les traces à peine visibles de la mémoire ; et pour finir, une dichotomie forte entre le plein, synonyme d’amour et le vide, symbole de désespoir voire de déprime.

« Tu es parti. Nous avons fait une photo de groupe sur le quai. » Les premières phrases du texte placent déjà le livre sous le thème du départ et de la distance, souvent mesurée en journées de train. Car le Kazakhstan, c’est avant tout une vaste steppe parcourue par un réseau d’artères vitales, ces rails qui s’étirent sur des milliers de kilomètres. Ici, le visiteur est forcément de passage ; à la fois voyageur et porteur d’un ailleurs qui semble plus scintillant, il est l’objet de curiosité et symbole de rêves et d’échappatoire. Dans sa première lettre, Olga écrit à Guillaume: «Toi, tu es parti. Définitivement. Je sais que je ne te reverrai plus ».

Autre motif de Karaganda : la mémoire – ou plutôt ce qui en reste, ce qu’on en devine. Car le passé est ressenti comme une douleur, et pour cause, car il est marqué par l’expérience des camps soviétiques. En effet, les steppes kazakhes ont souvent été un lieu d’exil pour les prisonniers politiques, et ce depuis l’époque tsariste. Staline y a déporté des peuples entiers et de nombreux intellectuels dont Alexandre Soljenitsyne qui d’ailleurs mentionne la ville dans son Archipel du Goulag : «Едва ли не главной столицей ссыльной стороны, во всяком случае из её жемчужин, была Караганда.» [Karaganda était pratiquement la capitale du monde des camps, ou du moins une des ses perles.] A Karaganda, la mémoire est palpable en creux seulement, comme le note Olga dans une lettre : « Tu sais, je me rends compte que les gens, ici, tout comme moi, ne connaissent pas grand-chose sur ce mémorial des disparus des goulags.

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Marchand de pain ambulant, dessin de G. Reynard

Outre les références historiques récentes – la ville de Karaganda n’a que 70 ans d’existence – le texte reprend le motif de la mémoire quasi invisible en se prêtant à un habile jeu de miroirs : dans les lettres, les femmes font mention de dessins à l’encre noire laissés dans leurs appartements et cachés pour être découverts plus tard. A Karaganda, la mémoire n’apparaît qu’en filigrane.

Enfin, le livre existe aussi dans un rapport tendu entre le plein et le vide. A chaque lettre, soit on bascule dans un trop plein d’émotions, soit on tombe dans un gouffre de désespoir. Dans une lettre, Olga mentionne le suicide d’une voisine qui a brûlé jusqu’à son dernier meuble pour se réchauffer car « Il faut passer le jour. Passer la nuit. Passer le temps. Tenir jusqu’au printemps. Tenir ou mourir. »

Alors comment fait-on pour vivre à Karaganda? Réponse d’Olga : « Il n’existe pas de situation à priori normale ou pas. Seul ton sentiment détermine les choses. Seul ton sentiment fait avancer le rêve. Oui. Karaganda. Ça sonne comme un bonbon, comme un mot d’amour aussi ».

 

TITRE: Lettres kazakhes

AUTEURS : Guillaume Reynard ( illustrations) Jean-Pierre Taki (texte)

EDITEUR: Editions Intervalles, 2007

ISBN: 9782916355221

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