DES YEUX GRIS CLAIRS

 

Le rêve ouïghour d’un Chinois

« D’après moi, l’homme n’est qu’un grain de sable…Tu vas où le vent te pousse…Est-ce que, pour notre mère, Natacha, ça n’a pas été comme ça ? Le grand coup de vent de la Révolution d’Octobre l ‘a soufflée vers la Chine, comme ça, au petit bonheur. » C’est ce que déclare Maerke, menuisier ouïghour à son interlocuteur chinois, qui lui reste interloqué par une telle vision du monde.

Le récit Des yeux gris clair est avant tout l’histoire d’une rencontre entre deux hommes issus de cultures différentes : Maerke, dont le nom signifie « idiot » en ouïghour, et d’un cadre chinois Han qui est aussi traducteur. Ces deux personnages apprennent à se découvrir en traversant les absurdités de la Révolution Culturelle, en se rendant mutuellement service et en devenant amis. Pourtant au départ, tout les oppose et c’est ce contraste qui fascine le narrateur, ce cadre chinois qui ne cesse de revenir sur le thème de l’altérité sous trois angles : la différence dans l’apparence physique, l’identité mixte et flottante, et la curiosité pour la culture ouïghoure et sa langue.

La différence d’apparence est un trait si marquant qu’elle donne le titre au récit : des yeux gris clair. Cette obsession pour les yeux est répétée à plusieurs reprises : « Je reportais mes regards sur Maerke, et c’est seulement en cet instant que je mesurai combien ses yeux étaient bleus ! Peut-être d’ailleurs, parler de bleu est-il impropre, et vaut-il mieux dire « verts », tant leur couleur invitait à la rêverie, m’évoquait tout à la fois le ciel et la prairie, à perte de vue, également infinis. » De fait, dans de nombreuses œuvres littéraires et cinématographiques chinoises, l’accent est souvent mis sur ces aspects: dans le récit, l’auteur va même jusqu’à confesser : « Tandis que j’admirais ce corps d’athlète au travail, je m’apitoyais en secret sur ma propre morphologie…Certes, les Han constituent la principale ethnie de notre pays, ils ont une culture brillante, une historie millénaire, oui ! Mais si l’on considère la beauté des corps, alors, les Han sont, en moyenne, loin d’égaler les minorités du Xinjiang. »

Un autre sujet de fascination pour le narrateur est le mélange des origines. Maerke est officiellement ouïghour, mais en fait rien n’est moins sûr : sa mère, d’après ses dires, est Russe et son père inconnu. Maerke lui-même mélange le chinois, l’ouïghour, le russe et le tatar quand il s’exprime; ce qu’il fait souvent au pluriel, en disant : « Nous ne voulions pas être un Han, ni un Russe, ni un Tatar, alors, nous sommes devenus un Ouïghour… » Cette notion d’identité flottante et en formation – typique pour de nombreux peuples d’Asie centrale, est plus que surprenante pour un Chinois. De même le héros chinois ne sait que penser de l’attitude de Maerke qui n’est pas sans évoquer l’humour décalé du héros de la littérature tchèque, le brave soldat Švejk. Tous les deux se servent du discours officiel pour mieux le détourner en le citant mal à propos et en le rendant ainsi ridicule. Au final, le personnage ouïghour apparaît souvent comme insaisissable.

Au plus profond de lui, le narrateur est émerveillé par la culture ouïghoure et s’attarde sur des descriptions lyriques de la nourriture, du thé au lait, et de la décoration des maisons. Il cite aussi des mots et des expressions comme celle qui sert à décrire une barbe naissante qui « ressemblait à une ronde de petites fourmis ». Le mot tamaxiar le ravit car il englobe à lui tout seul tous les sens de « folâtrer, faire le badaud, être amateur d’art, tous rattachés à l’idée de fantaisie ou de plasir, l’équivalent anglais de to enjoy ».

Et c’est bien ce plaisir qui guide l’écrivain chinois Wang Meng, qui tout en tombant parfois dans l’exotisme, a une véritable passion pour la culture ouïghoure. Il a en effet lui-même vécu 16 ans en exil politique dans cette région de la Chine et a plus tard a traduit des œuvres de la littérature ouïghoure en chinois.

 

AUTEUR : Wang Meng [王蒙]

TRADUCTION: Françoise Naour

TITRE ORIGINAL: 淡灰色的眼珠

EDITEUR: Bleu de Chine, 2004

ISBN: 9782910884550

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